L’américanisme
C’est en faisant une lecture très diagonale de l’édition du 30 novembre 2011, du moins coloré des journaux universitaires de l’Université Laval, L’exemplaire, que je suis tombé sur ce petit problème d’identification qui me semble s’amplifier un peu trop. On lit “L’Amérique a la cote”. Un titre qui a probablement paru dans un quotidien quelconque en France durant XVe siècle. Si vous ne comprenez pas, vous devriez me comprendre plus tard. On y lit au-dessus de ce titre, en plus petit «Sondage sur la consommation culturelle». On aurait dit une expression de Pierre Curzi; vous devriez déjà avoir une idée.
L’Amérique et les Américains.
Jeune, il s’est passé un drôle de moment lorsque j’ai compris qu’il existait deux types «d’Américains». Le premier représente tous les habitants de l’Amérique, le continent, celui qui relie presque les deux continents polaires. Le deuxième, représente les habitants des États-Unis d’Amérique. Pourquoi ces deux définissions ? L’une découle normalement de l’identification du continent, l’autre, je ne sais pas. Quoi qu’il est soit, j’ai bien compris la distinction, mais jamais l’utilité de celle-ci.
Je ne suis pas seul. C’est le cas de toute personne qui se réfère aux habitants du pays ou du continent; on a normalisé une ambiguïté. J’ouvre un roman et juste avant la page titre, au-dessus de l’éditeur est inscrit «traduit de l’américain par…». L’américain est aussi une langue semble-t-il. Est-ce que les Américains parlent l’américain, alors ? Lesquels, bien sûr. Ça reste ambigu.
Mais on aime pas l’ambiguïté. Êtes-vous de gauche, de droite, homo ou hétéro, séparatiste ou fédéraliste, Ding ou Dong? On veut clairement pouvoir définir clairement qui est qui. Et voilà qu’apparaît «États-uniens», simple, clair, efficace. Bravo à Le Soleil et Le Journal de Québec, quelques fois.
Pour revenir à l’article de l’Exemplaire, cette ambiguïté entre l’Américain et l’Américain s’est traduit en l’ambiguïté entre Amérique et Amérique. Le continent et… et quoi au juste ? L’article faisant référence aux produits artistiques étasuniens ayant la cote chez les personnes sondées, j’en conclu que l’Amérique-deuxième serait les États-Unis.
Et Pierre Curzi.
Il est celui qui cristallise une drôle de patente. Une chimère. D’un côté, elle a une tête informe, qui est dit être la culture québécoise. Elle est informe, puisque Culture, comme Amérique, porte aussi plusieurs définitions. C’est pour les anthropologues un résultat en constante re-définition, c’est pour le politicien un état fixe qui nous définit (C’est pour Nathalie Petrowski quelque chose d’exclusif… on passe). Pour faire une histoire courte, le premier inventa le terme et l’utilise en tant qu’outil, l’autre s’en est fait une idée et l’utilise comme moyen de pression. Mais Curzi et les médias de masse ont aussi développé une autre tête à cette chimère. La culture qui est l’art qui est notre identité. Et l’art, une autre boîte molle, n’est plus l’oeuvre, n’est que la marchandise. Ainsi, je peux prendre un journal étudiant et y lire «Sondage sur la consommation culturelle» et devrais comprendre «Sondage sur la consommation de produits artistiques populaires». Des détails peut-être.
Mais en réduisant la «consommation culturelle» à l’idée de l’écoute de chansons, on passe par le trajet curziesque auto-embourbeur : La culture c’est notre identité, l’art c’est la culture, l’art c’est la musique, la peinture, le cinéma, etc., et ces derniers sont des biens de consommations; consommez nous !
L’anthropologue dirait : La consommation est variable culturellement, et elle est consommable dans l’idée où elle produit et échange et… consomme. Que consomme-t-on. Tout. Des idées, le produit de méthodes agraires, les possibilités de l’organisation économique, les espaces libres du cadre légal, des femmes, des hommes, etc. Peut-on alors sonder la consommation culturelle ? Demandez aux anthropologues, ils n’attendent que ça !
Américaniser l’Américain
S’il y a «américanisation culturelle», qu’il faut entendre en tant que «influence et consommation de plus en plus marquées des produits artistiques des États-Unis», et ainsi, il faut aussi se demander ce qui est «américanisé». Par exemple, au niveau musical, existe-t-il un état musical contemporain purement québécois qui serait entaché par un état musical contemporain purement étatsunien ? Clairement, non. La musique ce sont des idées qui se sont tellement partagées qu’il est impossible aujourd’hui de dire clairement ce qui est musicalement québécois et ce qui serait étatsunien. Des ethno-musico-historiens pourront savamment vous démontrer les influences des musiques de danse de la Renaissance dans le folklore québécois, mais ne pourront pas donner une image simple d’une musique qui pourrait purement être québécoise aujourd’hui. Notre passé n’est pas notre actualité.
Américanisme
En fait, peut-être que la seule américanisation qui pourrait réellement exister serait celle produite par ces journalistes pour qui l’ambiguïté n’est pas un problème. Ils peuvent faire d’habitants d’un pays des Américains et faire de ce même pays, l’Amérique.
… À l’extrême sud du Vénézuela :
Le militaire : t’es un gringo (Étatsunien)?
Moi : non, je suis québécois, canadien et américain !
Le militaire : Ah oui ! Les gringo pensent que c’est eux les seuls Américains. Mais moi je suis Américain, et probablement plus que eux peuvent l’être. Ils sont des Estado-unidenses et moi je suis Américain !
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